Je crois avoir été parmi les premiers à pousser des hurlements face à l’inaction des « autorités » universitaires lorsqu’il s’avéra que l’Alma mater genevoise recourt à des pratiques comptables en comparaison desquelles la municipalité de Palerme a des airs de rigueur prussienne…
Me voici donc d’autant plus à l’aise pour affirmer que le brouillamini entourant ce dossier - une instruction pénale au moins, une enquête confiée à Thierry Beguin, une autre par le Grand conseil genevois, une ou deux investigations internes à l’Université, etc.- est dangereux pour la liberté académique, car une seule chose est certaine : nous allons vers une fonctionnarisation croissante et une bureaucratie encore plus tentaculaire, étouffant toute créativité intellectuelle au nom d’une prétendue rigueur comptable.
En tant que telle d’ailleurs, la prétention du gouvernement genevois – qui creuse depuis des années sa dette à raison d’un million supplémentaire par jour – à venir demain « mettre de l’ordre » dans les finances d’autrui, ne manque pas de saveur : autant demander à un pyromane d’installer les dispositifs de sécurité propres à prévenir un incendie…
Au-delà de cet aspect cocasse et en laissant de côté la querelle de pouvoir au sein de l’Université de Genève, attention à une chose : l’Université doit être d’abord et avant tout un espace de liberté si on veut y attirer des chercheurs et des maîtres de qualité. Or, c’est précisément ce que nous ne faisons plus. Le professeur d’Université devient un fonctionnaire comme un autre. Qu’il aie du succès et qu’on le consulte (s’il est juriste ou économiste), que le secteur privé lui confie des recherches (s’il est scientifique) ou qu’on se précipite vers son bistouri habile (s’il est médecin), voici que la conjuration des envieux, jalouse de ce qu’il (ou elle…) gagne, se réclame d’une prétendue équité pour exiger de lui qu’il « rétrocède » ses honoraires, en tout ou en partie, à une Alma mater étatique qui, de la sorte, pratique une véritable double imposition confiscatoire.
La gauche affectionne ce genre de préceptes : dans l’unanime médiocrité des rémunérations, elle voit la garantie de l’équité et de la justice telles qu’elle les conçoit. Tout cela est farfelu : si on veut de bons universitaires, il faut qu’ils puissent gagner de l’argent et le faire librement au cours de leur carrière. Un professeur de chirurgie utilise « l’infrastructure » pour ses patients privés ? Tant mieux pour le patient et pour ceux qui se forment ainsi au contact du « patron » ! Un prof de droit fait plancher un assistant sur une recherche qu’il utilisera pour une publication et un avis de droit bien rémunérés ? La belle affaire ! Où est le « scandale » ? D’évidence, c’est avec des universitaires libres, aux talents reconnus et demandés, que nous assurerons et la formation des étudiants et le bon renom de notre enseignement supérieur.
Voici vingt ans qu’à chaque occasion, les esprits chagrins font tout ce qu’ils peuvent – au nom de l’égalité conçue comme le nivellement par le bas – pour couper les têtes qui dépassent, empêcher le talent de gagner de l’argent et réduire la libre pensée universitaire à une camisole de force politiquement correcte. La mediocritas aurea – de moins en moins « aurea » d’ailleurs… – se voit ainsi promue au rang d’évangile. Ne nous trompons pas de cibles : c’est cette attitude là qui a poussé au « bidouillage » des fonds privés, à la chasse aux cachets déguisés en remboursements de frais et à la comptabilité « créative ».
Au lieu d’imposer à l’Université des contraintes bureaucratiques supplémentaires, c’est une vigoureuse injection de liberté qu’il lui faudrait. D’évidence, dans le tohu-bohu actuel, nous allons faire exactement le contraire et dans quelques années, les ânes vertueux qui se profilent aujourd’hui en censeurs s’interrogeront doctement sur les causes de l’exode des cerveaux suisses. Elles sont pourtant simples : pour être universitaire et libre de gagner de l’argent, il faut aujourd’hui aller ailleurs qu’en Suisse. Où ? Aux Etats-Unis et en Asie.
Belle politique de Gribouille, Mesdames et Messieurs les censeurs !
Contentez vous donc d’imposer la transparence et laissez faire : l’air frais dépoussiérera les recoins fétides de l’institution. Cela fait, que celles et ceux qui y enseignent soient libres d’utiliser leurs savoirs comme bon leur semble : nous y gagnerons tous.





